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Raymond Thépot, aperçu biographique,
extraits des textes personnels et des traductions
L'auteur des textes et traductions qui suivent a fait une demi-carrière
comme enseignant, surtout au Maroc. Matière enseignée : le français.
Demi-carrière parce qu'interrompue à mi-chemin par le bond (une espèce
de " saut qualitatif ", comme dirait Kierkegaard) vers l'Ashram
à Pondichéry, bond qui finalement a touché terre à Auroville. Sa
première rencontre avec La Vie Divine, de Sri Aurobindo, a eu lieu à
Marrakech… Résident d'Auroville depuis près de vingt-cinq ans, il a
créé une mini-maison d'édition, entièrement subventionnée par des
fonds personnels, 'Latin Pen', orientée vers la publication d'œuvres en
français, italien ou espagnol (littérature - recherche - traductions) et
qui a une fâcheuse tendance à souffrir de mévente chronique.
Auteur d'un recueil d'essais (Réelles Utopies),
de deux recueils de poèmes (Houle de Terre et Prison Buissonnière)
et d'un journal de voyage passablement intérieur dont seul le premier
volume a été publié (Carnets de route sur place), il s'est
surtout consacré à la traduction d'œuvres de Sri Aurobindo : texte intégral
de Savitri, en 2 volumes (respectivement 1991 et 1996 - une
édition revue et mise à jour du premier volume est en préparation) ;
poème épique d'Ilion, ou La Chute de Troie, avec un commentaire
historico-littéraire du Livre I (1996) ; Eric, poème dramatique
en 5 Actes qui se situe au temps des Vikings norvégiens (1996).
C'est aussi sous le sigle de Latin Pen qu'a été publiée, en deux
volumes également, la traduction italienne de Savitri par Paola De
Paolis (deuxième volume paru en 2000). Le commentaire des 3 premiers
Livres de Savitri par Paola De Paolis a été également traduit,
et publié en volume séparé, par Raymond Thépot, sous le titre Notes
additionnelles sur les Livres I-III de 'Savitri'.
Le même traducteur a également publié, toujours
aux éditions Latin Pen, la version française de Beyond Man, par
Georges Van Vrekhem, sous le titre Au delà de l'espèce humaine
(1999).
Son programme de traduction, ou plutôt de publication dans un avenir
aussi proche que possible, car il s'agit de traductions déjà faites, est
en quelque sorte tout tracé : outre une biographie très complète et
documentée de La Mère, également par Georges Van Vrekhem, un
texte de Sri Aurobindo, véritable poème en prose, sur le Véda, en
particulier sur les dieux Varuna, Mitra, Aryaman, Bhaga, intitulé Les
Gardiens de la Lumière ; enfin, la série des poèmes longs de Sri
Aurobindo encore inédits en français (Urvasie, L'Amour et la Mort,
Baji Prabhou, Le Rishi, La Descente d'Ahana et Ahana). La publication
de ces traductions encore dormantes aura lieu lorsque… les circonstances
financières s'y prêteront. Toute publication par 'Latin Pen' étant à
perte et ne bénéficiant pratiquement d'aucune publicité (un seul
revendeur, la Sabda, maison d'édition de l'Ashram Sri Aurobindo, aide un
peu à la diffusion), et les fonds personnels n'étant pas illimités,
faire imprimer un livre devient une aventure coûteuse !
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I - Œuvres personnelles
Réelles Utopies - essais, paradoxes,
nouvelles (Auroville, 1989)
Ce recueil a été bien accueilli par le public à
en juger par le nombre d'exemplaires vendus ; bien sûr il s'agit de
chiffres modestes, mais à l'échelle d'Auroville ce n'est pas mal.
Signalons que de ce recueil il existe une version anglaise, élaborée par
l'Aurovilienne Shraddhavan, que seules des raisons budgétaires cantonnent
pour le moment dans un tiroir. L'auteur espère être en mesure de la
publier un jour : ce sera une manière de lutter sur son propre terrain
avec cet anglais si envahissant. L'ouvrage comporte en particulier une
sorte d'hymne lyrico-humoristique, La Ville Paradoxe, considéré
longtemps par certains comme un des textes auroviliens par excellence :
Comme cet escalier est vaste !
Auroville est un lieu escarpé, même s'il n'y paraît pas. Deux mains se
crispent sur le rebord anfractueux, un corps se hisse, surmonté d'un
visage : c'est un nouvel Aurovilien.
[…] Il y a sur ce plateau (jadis nu et désertique, et maintenant de
plus en plus habillé d'arbres) beaucoup de creux où dorment des
écharpes de brume ; il y a des sommets, des contreforts mouvementés, des
pentes habitables serties de pierres calmes, même s'il n'y paraît pas.
" Etc.
Le dernier récit de 'Réelles Utopies' est un conte
symbolique presque autant pour enfants que pour adultes. Il tente de
répondre à la question : Mais enfin, qu'est-ce qui pousse les gens à
tout laisser là pour aller planter leur tente à Auroville ? Son point de
départ est ce qu'on appelle une métaphore : tous les êtres humains
prêts pour UNE AUTRE vie, pour UNE AUTRE perception, sont des fenêtres,
dont la taille, la transparence, la réceptivité lumineuse diffèrent.
Une comparaison de Mère a fourni une justification : Les yeux sont
comme des portes, ou comme des fenêtres… (citation en exergue).
Auroville est tout simplement devenue La Ville des Fenêtres, qui y
accourent du monde entier, quand elles sont prêtes et qu'elles arrivent
à se détacher des murs, parfois avec l'aide de leurs volets en guise
d'ailes…
Voici donc au complet la citation de Mère, suivie
des quatre premiers paragraphes du récit :
…Les yeux sont comme des portes, ou comme des fenêtres : il y en a
qui sont ouvertes, alors on entre dedans, on entre très profondément et
on peut voir tout ce qui se passe. Il y en a d'autres qui sont un peu
ouvertes, un peu fermées ; il y en a d'autres qui sont avec un voile,
comme un rideau ; et puis il y en a d'autres qui sont cadenassées,
fermées avec des serrures - des portes qui ferment si bien que l'on ne
peut pas les ouvrir. […] Cela donne une indication du degré de vie
intérieure, de sincérité, de transparence de l'être.
(Entretien du 12
août 1953)
La Ville des Fenêtres
Il était une fois, quelque part au cœur terrien de
la France, un vieux manoir dont la carrière était finie depuis de
longues décades, mais qui occupait encore, par habitude pour ainsi dire,
sa portion de terrain. Seigneurial au temps de sa modeste splendeur, il
était tombé après la Révolution, aux mains d'un paysan enrichi à
l'esprit pratique très développé, qui avait converti son écurie en
étable, planté des pommes de terre là où se dressaient des parterres
de fleurs, rasé son parc et creusé dans sa cour une fosse à purin.
Comment cet homme plein d'assurance aurait-il pu prévoir qu'il s'y
noierait un jour ? Ses héritiers, pourris d'argent, se convertirent à la
ville, et la bâtisse alla en se dégradant. A l'époque dont nous parlons,
deux grandes guerres avaient presque vidé la région de ses paysans ;
ceux qui restaient vaquaient à leurs affaires sans plus s'occuper du
" château ", comme ils disaient, sinon pour le mutiler, selon
leurs propres besoins, qui de quelques pierres de taille, qui de montants
de cheminée, de plinthes ou de vieux lambris.
Cet humble témoin du passé, démantelé, ébréché et déménagé par
la main du Temps et celle des hommes (la main du Temps est plus artiste,
mais implacable dans sa lenteur, et il ne s'attarde pas aux regrets, même
devant les jolies ruines qu'il fabrique), avait encore quelque chose de
vivant. En haut d'une espèce de tour trapue, qui avait survécu on ne
sait trop comment, clignotait une fenêtre.
Oui, une fenêtre, avec ses volets, ses carreaux et tout. Certes les
volets avaient tendance à pourrir contre la façade où ils étaient
bloqués depuis tant d'années. Mais les volets sont aux fenêtres ce que
les paupières sont aux yeux : ce ne sont pas les paupières qui font le
regard, et trop souvent elles ne servent qu'à le masquer. Le regard de
cette fenêtre avait déjà à se battre contre la couche de poussière
qui prétendait la protéger : autant dire que ses volets étaient là où
ils devaient être, déployés de chaque côté comme des ailes.
Cette fenêtre croyait fermement à sa bonne étoile. ETC.
Houle de Terre - poèmes (Auroville, 1993)
Deux poèmes de ce recueil, Porte de Vanves 82 et
Où sont les neiges droites, ce dernier inspiré par Hölderlin, ont
été publiés dans une assez importante revue en France grâce à l'appui
du poète français Jean-Claude Renard. Voici le court poème Il y a,
dont il existe aussi une version anglaise de la main de l'auteur :
Il y a
Il y a le creux du cœur
il y a une faim qui n'est pas de saisir
il y a une voix qui m'ouvre et qui me trouve
un serrement de mains qui ne peut pas se dire
Il y a dans le creux du monde une chaleur
un être nu et sans défense qui se donne
vague après vague les moissons de la douceur
Il y a la parenté un écho de proche en proche
la transhumance lente des signes familiers
la confidence errante qui cherche un écouteur
Il y a le creux du monde
il y a le creux du cœur
Voici un second poème, traduit également en
anglais par l'auteur :
Un doux fleuve qui caresse les tempes
les mains d'une mère enserrant le monde
une écharpe bleu espace qui s'infuse dans les veines
combien de fronts clairs marqués d'une étoile
combien de mains unies d'amour à la matière
l'aurore qui finit par ne plus émigrer
les attachements les arrachements désensorcelés
un souffle qui lisse les eaux torturées
L'indicible en promenade frappant les cœurs vulnérables
les signes arabesques par séries merveilleuses
les places fortes qui se rendent au roi enfant
un mouchoir de soleil au centre de la geôle
dans l'être quelque chose secrètement offert
une faille bénie qui s'apprête à fleurir
le plus obscur qui appelle le plus humble qui pressent
et se soulève vers le baiser de la Lumière |
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Prison Buissonnière - poèmes
(Auroville, 1998)
A la première partie du recueil, 'Suffocations',
appartient le poème suivant, suffoquant tous azimuts, avec malgré tout
un très concret, très solide rayon d'espoir :
Le fil solaire d'un chemin
Le fil solaire d'un chemin vers la forêt
La tentation des fruits qui ne veut plus renaître
embruns de la psychologie
tourments réels-imaginaires
la nappe grise du mal-vivre qui noie tout
cette distorsion dans le sanctuaire morose de l'être
les implantations insolentes
se font chaque jour plus lourdes
ce qui prétend être s'affiche à grands cris
ce qui existe pour le cœur tient à un fil
les simples sont déracinés
des imposteurs jouent aux aînés
les insoumis aspirent à un nouveau troupeau
les douceurs de vivre fuient terrorisées devant l'âpreté
la Rudesse se pavane
crampe du réel généralisée
lauriers pourris et héroïsme déplumé
frissons grégaires d'une volaille infantile
qui fait l'élevage de l'homme
sur le masque d'agonie du monde
la respiration devient sifflante
on a dégringolé les marches du prestige
et il faut reconstruire un escalier plus vrai
avec son souffle
le Rien déambule partout
sous l'œil complice des surfaces
la grimace à venir glace le rire
l'Illusion se déchaîne
comme si elle n'avait que quelques siècles à vivre
et les brocarts qu'elle déploie naissent fanés
drapés vendus à la criée
un champ de ruines humaines
nous sépare de nous-mêmes
les regards existants ne peuvent l'enjamber
l'autre rive a-t-elle rejoint celle-ci
jamais nos éboulis nos ronces nos déchets
notre épandage n'ont été aussi prospères
nos sillons se rétrécissent
deviennent impraticables
les circuits vicieux de notre pensée
hors d'usage avant la limite d'âge
brinqueballent et déclinent
comme une aura en fer blanc
la rouille devient fulgurante
l'impôt Néant frappe séance tenante
tout est comme taxé et pour trouver en nous
le point vierge
il faudra creuser à temps plein
juste un point juste un seuil timide
juste une orée déjà comblée
Juste le fil solaire d'un chemin de forêt
De la deuxième partie du recueil, intitulée 'Celui
dont il vaut mieux parler au neutre', nous tirons le poème suivant :
Plus Tu es ignoré et plus on te sent vivre
tout parle de toi et rien ne te livre
Tu es le secret le plus répandu
et le mieux gardé
Péniche chargée de fruits calmes
entre deux haies de non-regards
Veine d'enfance et de fraîcheur dans l'épaisseur
des murs fortifiés et massifs de l'air chaud
Sourire merveilleux derrière notre dos
Verte trouée rajeunissante
bordure imprenable du champ visuel
qui effleure l'œil distrait
et s'imprime dans le cœur
Tu es le vallon fugitif
le creux entrevu dans un homme
Tu es ce frôlement furtif
de sandales qui se dérobent
***
Voici un dernier poème, extrait d'un recueil encore
non publié :
Quelque part dans un air profond
Quelque part, dans un air profond
que longent sans le voir,
des siècles s'il le faut,
ceux que n'attire pas ce genre de richesses
(aveugles riverains
de la splendeur discrète),
il y a - on ne peut dire : un refuge,
car on ne s'y cache pas
- peut-être une forteresse ?
oui mais si tendre, ne défiant personne,
là, tout simplement là,
abondante et secrète,
immobile, aussi vivante
que notre émoi le plus stable
- une fontaine
d'images, de formes, de sons
que la terre copie, adroitement parfois,
qui parfois se faufilent
dans notre perception
comme au milieu d'un jeu usagé et jauni
les cartes neuves à jamais d'un jeu plus vaste.
C'est un puits aérien,
une fenêtre qui dénoue toutes les routes.
On peut si on y tient placer Ça quelque part
entre l'amphithéâtre et le Matrimandir
- là ça tremble comme un nid
menacé et imprenable,
là sont ramassés tous les plis
de la robe de dessus
de la terre :
c'est en général plus solide
que la mécanique des ombres humaines.
Qui peut dire comment la source visionnaire
s'infiltre sous l'écran refermé des paupières,
d'où vient sur notre mer cloîtrée
cette bouée lumineuse qui danse,
comment cette acuité aimante
se tresse à notre regard,
comment la rosée allusive
se change en une pluie ferme,
suivant quels chenaux elle s'interpose
entre nous et l'émoussement, -
toute défiguration
répudiée avec force,
les trafiquants de fadeur
assaillis de couleurs sonores,
la platitude régnante
se retirant éblouie
devant le joyau innombrable
d'une insoutenable Couronne… ?
Comme si entre cette marche et la suivante
un escalier vers l'être intégral
trouvait place.
Comme si on ployait soudain
sous la charge d'un aimé
tombé du bleu.
Si on nous mettait aux lèvres
une gourde voyageuse
où il reste quelques gouttes
de liqueur simplifiante.
Et alors nos coupages, nos adultérations,
nos filtres réducteurs, notre résignation
à ne pas voir, ne pas sentir et ne pas vivre,
c'est comme s'ils étaient d'un coup pulvérisés :
La porte soulevée au-dessus de ses gonds
qui spontanément se couvre
de merveilles ciselées
Un raz de marée de fleurs rares
peuplant sans préavis un champ extasié
Un cratère de cristal
Le défilé de l'être
mal gardé côté ciel
Les ramifications
sans fin de l'arbre Image
Un trésor marin
en pleine éruption
Fleuve chevelu
Les roches fondues
de la compassion
Auroville, avril 1984
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Carnets de route sur place
Auroville, août 82 - septembre 83
De ce journal, aussi peu anecdotique que possible,
qui se situe essentiellement à Auroville, seul ce premier volume a été
publié. En voici la première page :
Auroville, Aspiration, août 82
Nuit immobile et nourricière, dans l'attente.
Un grondement naît sur la mer. Le vent lui répond dans les hautes
frondaisons. Toute la mâture nocturne frémit, imperceptiblement, comme
si des signes de vent s'échangeaient entre les feuillages, les fleurs
hypersensibles, les espaces du corps immense et maternel de la Nuit.
Nous allons tous vers l'aurore, par les monts et par les vaux. En nous
tous est logée une soif de clarté. Parfois l'ombre glaciale d'une paroi
abrupte assombrit notre front, mais nous traversons, nous savons que
l'aurore de Mère nous attend là-haut, sur ce col où le sentier semble
reprendre haleine avant de continuer sa montée vers les forêts ; c'est
là, sur ce plateau improvisé, là au débouché de plusieurs vallées,
que la promesse de splendeur aurorale sera pleinement tenue, là que cette
simple magnificence éclairera les visages de ceux qui auront marché.
Et si différents nous sommes que le vrai miracle est là : que nous
puissions ainsi trébucher de l'avant, franchir les points de rupture,
portés par Sa convergence, en direction d'une harmonie indevinable et
certaine.
Mais la liberté de démarche nous est aussi essentielle que l'air que
nous respirons.
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II - Traductions
(1) Le premier volume de la traduction française de
Savitri (Livres I à III) fut publié en 1991. Il est aujourd'hui
quasiment épuisé et une nouvelle édition, remise à jour en fonction de
la nouvelle édition du texte original parue en 1993, est en préparation.
Voici un extrait du Livre II, Chant 14, intitulé 'L'Ame du Monde'. Au
cours de son exploration des mondes invisibles, le roi-yogi, en fait Sri
Aurobindo lui-même, parvient à ce qu'on pourrait appeler le pays de
l'âme :
Tel celui qui, attiré vers son foyer spirituel
perdu,
Sent maintenant tout proche un amour qui l'attend,
Dans un passage obscur, vibrant, qui referma son étreinte sur lui,
Le soustrayant à la poursuite du jour et de la nuit,
Il avança mené par un son mystérieux.
C'était un bruissement innombrable et unique,
Tous les sons tour à tour, et pourtant identique.
Appel voilé à un délice non prévu
Dans la voix pressante d'un être longtemps connu et bien-aimé,
Mais anonyme pour le mental oublieux,
Il ramenait le cœur buissonnier à l'ivresse.
Le cri immortel ravissait l'oreille captivée
Puis, abaissant son mystère impérieux,
Se réduisait à un murmure qui tournait autour de l'âme.
Il semblait les élans d'une flûte isolée
Qui errait le long des rives de mémoire
Et qui emplissait les yeux de larmes de joie nostalgique.
Note unique, intrépide et ardente d'un grillon,
D'une mélodie stridente il marquait le silence sans lune de la nuit
Et sur une fibre de sommeil mystique
Battait sa diane aiguë, insistante, magique.
Un rire argentin, grelottant, de clochettes de cheville
Parcourait les routes d'un cœur solitaire ;
Par sa danse il allégeait un éternel esseulement :
Une douceur d'antan, sortie du souvenir, arrivait sanglotante.
Ou, entendus à grande, harmonieuse distance,
Il semblait par moments la progression tintante d'une longue caravane
Ou l'hymne qui s'élève d'une vaste forêt,
La remémoration solennelle d'un gong de temple,
Un fredonnement d'abeilles ivres de miel dans les îles où l'été règne,
Ardent d'extase sous un midi ensommeillé,
Ou la lointaine antienne d'une mer pèlerine.
Un encens flottait dans l'air frémissant,
Un bonheur mystique tremblait dans la poitrine
Comme si le Bien-aimé invisible était arrivé
Revêtant la grâce soudaine d'un visage,
Et que des mains serrées, joyeuses, pussent agripper ses pieds fugitifs
Et le monde être changé par la beauté d'un sourire.
***
(2) Le deuxième volume de la traduction de Savitri
(Livres IV à XII) a été publié en 1996. Il s'accompagne de notes assez
abondantes, et d'un volume séparé de notes traduites et adaptées de
celles, en italien, de Paola De Paolis, portant sur les Livres I à III
déjà publiés (notes rétrospectives en quelque sorte). Ce fascicule
séparé est en fait donné gratuitement au lecteur, qui est toujours
libre de ne pas lire les notes…
Voici un bref extrait du Livre XI. Savitri, au nom de son amour pour la
terre, vient de refuser l'une après l'autre les merveilleuses
propositions célestes faites par le Suprême en personne. Elle veut
retourner sur terre avec son jeune époux Satyavan qu'elle a sauvé du nœud
coulant de la Mort, pour y poursuivre l'œuvre d'amour du Seigneur. Et
avant de se conformer à son vœu, le Seigneur lui parle. Il lui adresse
une extraordinaire harangue de quelque 450 vers, sans exemple dans aucune
littérature - mais sommes-nous encore dans la littérature ? En voici le
début (pp. 698-699 de l'édition 1993) :
Je mets la main sur ton âme de flamme,
Je mets la main sur ton cœur d'amour,
Je t'attelle à mon pouvoir de travail dans le Temps.
Parce que tu as obéi à mon vouloir intemporel,
Parce que tu as choisi de partager le combat et le destin de la terre
Et t'es penchée dans ta pitié sur les hommes par la terre entravés
Et t'es détournée pour aider, et as aspiré à sauver,
J'attache ton cœur au mien avec la passion de ton cœur
Et je place mon joug splendide sur ton âme.
Je vais maintenant accomplir en toi mes œuvres merveilleuses.
J'assujettirai ta nature avec les cordes de ma force,
Asservirai à ma joie les membres de ton esprit,
Ferai de toi un entrelacs vivant de toute ma béatitude
Et bâtirai en toi mon foyer imposant clair comme le cristal.
Tes jours seront mes flèches de pouvoir et de lumière,
Tes nuits mes mystères de joie étoilés,
Dans ta chevelure s'enchevêtreront toutes mes nuées,
Dans ta bouche se marieront tous mes renouveaux printaniers.
O Verbe Solaire, tu dresseras l'âme terrestre vers la Lumière
Et dans les vies des hommes feras descendre Dieu ;
La terre sera ma pièce de travail et ma demeure,
Mon jardin de vie où planter une semence divine.
Quand tout ton travail dans le temps humain sera accompli,
Le mental de la terre sera un foyer de lumière,
La vie de la terre un arbre croissant vers le ciel,
Le corps de la terre un tabernacle de Dieu.
Réveillés de l'ignorance des mortels,
Les hommes seront illuminés par le rayon de l'Eternel
Et dans leurs pensées par la gloire de mon soulèvement solaire,
Ils sentiront dans leur cœur la douceur de mon amour
Et dans leurs actes la poussée miraculeuse de mon Pouvoir.
Mon vouloir sera le sens de leurs jours ;
Vivant pour moi, par moi, c'est en moi qu'ils vivront.
Au cœur du mystère de ma création,
Je représenterai le drame de ton âme
Et j'inscrirai la longue idylle de Toi et Moi.
Je te poursuivrai tout au long des siècles,
Tu seras à travers le monde partout pourchassée par l'amour,
Dénudée du voile protecteur de l'ignorance,
A découvert devant mes dieux resplendissants.
Aucune forme ne t'abritera de mon désir divin,
Nulle part tu n'échapperas à mes yeux vivants.
***
(3) La traduction française d'Ilion ou La
Chute de Troie a été publiée en 1996. C'est un ouvrage auquel Sri
Aurobindo a travaillé concurremment à Savitri pendant de nombreuses
années, et qui se situe, avec une puissante originalité, à
l'intersection de l'Inde et de l'Occident antique. Un tel poème est un
régal pour un lecteur d'Homère s'il est prêt à intégrer l'Inde dans
son horizon mental… Il comporte également ce qu'on pourrait appeler
toute une philosophie de l'histoire et embrasse du regard la succession
des civilisations - et des barbaries - jusqu'à nos jours. Voici, tirée
du Livre VIII (le Livre des Dieux) une partie de la tirade d'Apollon
adressée au Roi des Dieux, Zeus, le Cronide (fils de Cronos) ; Apollon,
ce dieu de l'illumination mystique, sait qu'après la chute de Troie et
avec l'avènement des Grecs, il va être éclipsé par le règne
passablement arrogant de la Raison (Athéna). Il va donc entrer dans
l'ombre et n'en sortira que lorsque ce règne sera épuisé. A cette heure
encore à venir, l'illumination d'Apollon gagnera la Raison même, Athéna
conquise sera sa compagne… :
Zeus, je sais que je m'affaiblis ; déjà la nuit
m'enveloppe.
Crépusculaire elle étend son règne, et obscurcit mes éclairs par
l'erreur.
C'est pourquoi mes prophètes fourvoient les cœurs des hommes vers la
ruine prescrite,
Pourquoi Cassandre interpelle en vain, solennellement, son père et ses
frères.
Je prévois tout ce que j'endure, la force d'âme en moi s'attend à sa
venue ;
J'approuve tout ce que je prévois, car je sais ce qui est voulu, ô
Cronide.
Pourtant, la force véhémente qui habite ma poitrine s'irrite de cette
nécessité d'approuver,
Et pour la race humaine mon sein est travaillé d'une véhémente pitié ;
Mon cœur splendide se courrouce contre le cœur recroquevillé des
mortels,
Et mes yeux flamboyants, contre la vision myope de la raison.
Je quitterai vos séjours et descendrai vers la nuit au milieu des humains
Pour y garder la flamme et le mystère et, dans mes moments rares et
sublimes,
Retentir, vaste comme la mer, en me jetant contre le Temps et ses limites,
Crier comme un esprit qui souffre dans le cœur du prêtre et du poète,
M'élever contre les limites établies et bouleverser les bons sens
bornés.
Jusqu'au bout jalouse de la vérité, ma puissance prévaudra et fera sans
cesse éclater
Les formes que créent les hommes pour y emprisonner leur esprit sans
limite.
Implacable, submergeant l'intelligence, j'énoncerai mes splendides
oracles.
Puis, aussitôt que dans leurs âges de lumière stérile ou de lucidité
fructueuse
Les dieux de la clarté croiront avoir conquis la terre et ses mortels
Et dissimulé Dieu à tous les yeux, ils seront tirés de leur rêve et
verront avec un recul
Se dresser encore sur leur chemin le dieu déchu et obscurci, Apollon.
"
Il dit, réprimant dans son sein son redoutable pouvoir,
Puis quitta les hauts séjours, son âme auguste et resplendissante
Tirée vers l'angoisse des hommes et l'acharnement du labeur terrestre.
[Apollon va se placer
derrière Pâris avant le combat qui va décider du sort de Troie ; c'est
le dieu qui guidera la flèche décochée par Pâris contre Achille.
Après la mort d'Achille, il n'y aura plus aucun espoir pour Troie - sinon
Enée, le fils d'Anchise, qui, échappant aux Grecs, ira essaimer la
semence troyenne en Italie. Quant à Achille, il se réincarnera un
millier d'années plus tard, sous la forme d'Alexandre le Grand].
Signalons que la traduction d'Ilion s'accompagne
d'un commentaire du Livre I. Les grands axes de ce commentaire sont, bien
sûr, Homère et la Grèce, Sri Aurobindo et l'Inde. Il s'agit donc d'un
matériau très riche où l'auteur a eu plaisir à fourrager et déterrer.
En aucun cas il ne s'agit d'une paraphrase, comme c'est trop souvent le
cas avec les commentateurs de langue anglaise. Toutefois, faute de vente
suffisante, le commentaire des autres Livres d'Ilion reste dormant dans un
tiroir.
***
(4) Eric, pièce en cinq Actes, est un drame
héroïque, un drame viking aux accents souvent cornéliens, sans effusion
de sang et qui finit bien. Réalisme politique, dont la ruse n'est pas
exclue, bravoure et amour passionné se combinent avec une grande force
scénique. Eric, le nouveau venu sur le trône de Norvège, se prend
d'amour pour Aslaug, l'orgueilleuse princesse (appartenant à une autre
lignée) qui projette de l'assassiner, et lui inspire un amour similaire,
provoquant en elle les conflits internes qu'on devine ; par ailleurs il
convertit à ses vues (dynastiques et militaires) le frère d'Aslaug,
Swegn, qui lui a voué une haine sans nuances, et est prêt à l'affronter
avec son armée sur le champ de bataille. Eric parvient à ses fins, il
réconcilie l'amour (le grand amour) et l'amitié avec la haute politique
: pour ce faire, il a recours à la ruse et au chantage, mais ce qui lui
vaut l'adhésion finale de ses pires ennemis (dont la conséquence sera la
réunification de la Norvège), c'est sa force d'âme, son instinct de
chef, mais de chef juste, et sa générosité.
C'est une tirade d'Eric, prenant les dieux
scandinaves, Thor et Odin, à témoin de sa difficulté à consolider son
règne, qui ouvre cette pièce attachante entre toutes :
ERIC
Eric de Norvège, le premier à qui ces fiords glacés,
Refuges profonds de la désunion, obéissent enfin
Du fond de leurs crevasses déchiquetées et fissurées, -
Le monarque d'un millier de Vikings ! Oui,
Mais c'est seulement par la promptitude de son épée
Qu'est assurée cette monarchie-là : tête baissée, assoiffé de sang,
Mon lévrier de fer poursuit sa proie haletante.
Et quand l'épée se brisera ? ou quand la mort
Se montrera encore plus prompte ? Alors, tout ce royaume péniblement
bâti,
Se dissolvant comme un nuage passager,
Redeviendra ce qu'il était : une chose ravinée,
Morcelée par la discorde.
J'ai trouvé le moyen d'assembler :
Le glaive du guerrier, bâtisseur de l'unité ;
Mais où est le moyen de souder ? où ?
O Thor et Odin, maîtres du monde septentrional,
Sagesse et force, je les ai : mais en retrait se tient une puissance
Que je n'ai pas ; je voudrais la découvrir. O toi,
Pouvoir quel que tu sois qui fais mouvoir le monde,
Et qui n'a pas été révélé à Eric, aide-moi ! Je demande un signe.
Le signe est là, en fait, qui attend, en la
personne d'Aslaug, déguisée en danseuse, à travers qui sera révélée,
et donnée, à Eric cette " puissance " qu'il reconnaît ne pas
avoir : l'amour.
Ce volume d'Eric, avec ses 82 pages, ne pèse guère. Mais il est d'un
grand prix, et il est souhaitable que le public français commence à
s'initier au théâtre si riche de Sri Aurobindo.
(5) Au delà de l'espèce humaine ('La vie et
l'œuvre de Sri Aurobindo et de la Mère'), est la traduction de l'ouvrage
de Georges Van Vrekhem, imprimé et réimprimé en Inde et aux USA,
Beyond Man. Il s'agit d'un ouvrage extrêmement documenté et qui donne au
lecteur une idée très complète de ce que la Mère et Sri Aurobindo ont
vécu, ont été et ont fait. C'est le livre d'un chercheur passionné,
certes, mais impartial, apportant, " sans polémique ni rhétorique
", comme l'écrit un commentateur, une richesse d'information, et
d'interprétation de cette information, qu'on n'est pas accoutumé à
rencontrer dans les ouvrages les mieux intentionnés consacrés à ceux
qu'il appelle " l'Avatar à deux pôles ". Une analyse, et une
synthèse, dont qui s'intéresse à la Mère et à Sri Aurobindo doit
avoir presque obligatoirement connaissance.
Nous offrons au lecteur éventuel le premier paragraphe du prologue, qui
ne manquera pas (du moins nous l'espérons) de l'engourmandir… pour lire
le reste :
En ces journées-là d'août 1914, tout indiquait
que l'avance des armées allemandes était irrésistible : le destin de
Paris et de la France entière semblait scellé. Les Allemands avaient
suivi à la lettre, avec un succès spectaculaire, le Plan Von Schlieffen.
Leur flanc droit, progressant rapidement parallèlement à la côte de la
Manche, devait encore marcher vers le sud pendant une paire de jours, puis
effectuer un mouvement tournant vers la gauche pour encercler ce qui
restait des troupes françaises et britanniques, battues selon toute
apparence. Après quoi ils pourraient marcher triomphalement sur Paris,
capitale et symbole de la civilisation occidentale ; Le Gouvernement
français s'était replié sur Bordeaux à la faveur de la nuit. La faible
garnison parisienne, sous le commandement du général Gallieni,
s'attendait à être exterminée en même temps que la ville serait
détruite.
C'est là que la Mère, en méditation à ce moment-là
à Pondichéry (Inde), va apporter un démenti (occulte) à la déesse
Kali, qui commençait déjà à danser férocement en annonçant la prise
prochaine de Paris…
Pour toute information complémentaire, les
intéressés peuvent écrire à Raymond Thépot, Editions Latin Pen,
Fraternité, AUROVILLE, Inde, 605104.
Email : Raymondsav@auroville.org.in
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